jeudi 8 septembre 2011

Arts, Culture & Metiers: Nzundu

    Pensée africaine - Culture Bantu – Philosophie Kongo


Balubula ba Ndulu, Brazzaville le 20 août 2011

Nzundu* , légué aux enfants, ne sert plus qu’à briser les noix de palme

Nzundu, l’enclume, est cet outil passif mais essentiel de Ngangula ou du Forgeron.

Généralement supportée par un bloc de bois, nzundu est une masse d’acier à la surface plane appelée table, souvent cémentée. C'est sur cette table que le forgeron bat les métaux (fer, argent, et tant d’autres) pour leur donner une certaine forme ou les écrouir.

Assez souvent, sur les enclumes, on observe un trou carré sur lequel s'adaptent une petite enclume ou des outils divers pour faire prendre au métal des formes variées.

Nzundu se termine par une ou deux pointes, encore appelées bigornes, qui servent à donner la forme voulue à l’objet en création, placé sur la table et tenu par des tenailles, chauffé par l’air brûlant des soufflets.

Fonctionnellement, Nzundu permet d’étirer, de planer, de courber (à l’aide des pointes), de trancher ou poinçonner, de souder par rapprochement, etc.

Bien que nzundu atteigne 400 kilogrammes, elle ne peut rien sans le marteau qui s’abat sur sa surface, avec une force et une vitesse inouïes dépendant de l’élan que lui procure la main de Ngangula**, pour écraser un métal placé entre ces deux outils importants de Ngangula, notre Forgeron qui travaille les métaux, détient le savoir et les techniques d’un des plus vieux métiers de l’être humain évolué.

Contrairement au marteau que l’on peut changer pour cause d’usure ou autre défaillance, l’enclume est séculaire. Elle est comme une maman qui reste unique durant toute la vie d'un être humain.
    
Nzundu ou enclume (source couteaux.free.fr)

Historiquement, dans la royauté de Kongo, nzundu servait de relais de transmission des héritages aux enfants, aux neveux, à la nouvelle génération.

Nzundu se transmet alors de génération en génération pour produire des génies du métier de la forge, des véritables Ngangula capables de penser, de créer, de fabriquer des outils et des choses durables pour travailler la terre et ériger des industries, offrir ainsi des richesses favorables au développement continu des sociétés.

Un héritage n’est pas une source intarissable, surtout si l’on n’en prend pas soin pour le fructifier. Les receveurs de cette grande richesse doivent s’en servir pour en tirer profit, continuer et pérenniser le noble métier de Ngangula.

Mais, au grand désespoir, nombreux sont ces enfants ou neveux qui ne savent pas prolonger un héritage.

Au contraire, plus l’héritage reçu est riche, plus ils l’utilisent pour consommer davantage, aussi jouir à l’extrême le bonheur de l’argent et du bien matériel.

Nzundu à 2 pointes (source forge de Maréchal-ferrant des Landes)

L’héritage est en lui-même passif, il ressemble à cette enclume inerte à laquelle il faudrait appliquer une certaine force, à laquelle elle oppose une grande résistance. Cette résistance est celle qui fait subir, au travers des coups sériels du marteau, la transformation du métal placé sur sa surface.

 
L'apprentis ngangula J. Lahitte & son maître

(picture from the 14th Próżna, source Luke Ościsławski)

Il faut un tout pour faire un ensemble. L’enclume seule n’a aucune valeur, elle est incapable de transformer un métal. Pour se faire, elle doit conjuguer des services ou fonctions de différents éléments :

• La présence, le génie, la force de Ngangula qui pense

• Les coups répétitifs du marteau, auxquels nzundu oppose une résistance grâce à sa dureté et robustesse

• La structure des bigornes, qui favorisent la mise en forme du métal à transformer

• Le vent chaud du soufflet, qui facilite la transformation du métal concerné.

Ngangula, c’est aussi un nom féminin dans la société Kongo. Le métier de la forge étant celui des hommes, pourquoi alors ce nom de Ngangula est-il réservé aux femmes ?

• La femme, pièce maîtresse des sociétés humaines, symbolise la reproduction. Elle offre des générations qui assurent la continuité de l’existence humaine.

• La femme, elle est cette personne humaine qui sait supporter les caprices et la virilité masculines, comme cette enclume du forgeron qui encaisse les coups et supporte le poids du marteau pour produire tant de choses utiles à nos sociétés.

Chaque nom Kongo a une signification et Ngangula vient du mot ngangu, qui veut dire force. Mais il s’agit ici de la force de travailler, de créer, de produire, de transformer des choses, et non pas celle de livrer un combat contre son prochain, de faire la guerre aux autres, ni même de la force de défense. C’est dans cette particularité que l’expression Kongo ci-après couvre toute sa philosophie :

« Bi yélélé, wé na ngangu ka sé », « les choses sont mûres, celui qui a des forces qu’il les mette en œuvre. »

Etymologiquement, Ngangula se décompose en trois parties :

• Nga, qui signifie le possesseur ou détenteur

• Ngu, qui exprime la puissance ou la force (de travailler ou de produire)

• la, un complément circonstanciel qui marque ici la manière, l'appréciation.

Ngangula, veut simplement dire : « celui-là qui a de la force »

Si l’enclume a transformé le monde industriel, si elle a pu donner une impulsion au développement des sociétés, c’est surtout parce que ceux qui ont hérité de cet outil ont su s’en servir et mis en avant le don de la création.

Malheureusement, les héritiers inconscients de nos jours ne savent même pas ce que Ngangula voudrait dire, ils ne connaissent même pas l’importance de l’enclume, ni ce que cet outil représente dans nos sociétés.

Tout héritage, politique ou culturel, économique ou financier, historique ou philosophique, social ou religieux, se doit d’être enrichi.

“Wa dia fua, yika dio”, « si tu hérites d’un héritage, il faut savoir l’augmenter », nous conseille la sagesse Kongo.

Heureusement que « là où une rivière est passée, il reste toujours une quelconque fraîcheur ».

Les Ngangulas de la nouvelle génération, celle de Samuel Mabanza (voir photo ci-après), qui garantissent la pérennité du vieux et séculaire métier des continents, méritent nos soutiens moral, matériel et financier, un grand encouragement à leur génie créatif afin que celui-ci soit continuellement inventif.
Mabanza Samuel, jeune ngangula congolais

C’est dans cette orientation que les associations « Amicale pour l'Amour et le Développement de l’Afrique » (AADA) et « Union pour l’Afrique » (UPA), qui œuvrent pour le développement effectif du continent africain, lancent un appel au soutien de ces jeunes talents.

Il ne faudrait pas simplement être une enclume pour éviter d’être une personne apathique, particulièrement lente, prête à couler.

Il faut plutôt se servir de cet outil massif pour imposer le génie de la création afin d'offrir aux générations futures des choses de grandes richesses, fructueuses et pérennes. Ainsi, nous ne ferons pas comme ces enfants, héritiers de notre nzundu ancestrale, ne s’en servent que pour briser les noix de palme.

Enfin, disposons d'un coeur qui a avalé nzundu pour mieux conserver nos acquis de sources lointaines.

Balubula ba Ndulu,
Brazzaville, le 20 août 2011

*  Zundu = Enclume
** Ngangula = Forgeron